WILSON

Wilson, misanthrope solitaire d'une quarantaine d'année, vit seul avec son chien. Son quotidien se limite à soliloquer en promenant ce dernier, jusqu'au jour où il va se rendre au chevet de son père mourant, avec lequel il n'a guère eu de relation. Ce moment va le pousser vers une quête de rédemption aussi improbable que pitoyable auprès de son ex épouse, puis en cascade, vers sa fille désormais adolescente qu'il n'a jamais rencontré. Wilson est l’œuvre de Daniel CLOWES, passé à la postérité via Ghost World, (porté à l'écran par Terry Zwigoff et interprété par les désormais extrêmement populaires Scarlett Johansson et Thora Birch) mais également responsable des excellents Mr Wonderful, David Boring, Ice Haven, Caricature...

wilson-1La vie est une gigantesque farce. Certains en sont juste plus conscients que d'autres. Wilson (le roman graphique) commence de façon fantastique en montrant (plan américain) un héros à la Clowes (c.a.d. cerné et dents dehors) s'adressant au lecteur, comme s'il était face à une caméra, nous lancer sans préavis: "j'aime les gens!" avant de poursuivre par "chaque individu a une histoire à raconter, et nous faisons tous partie de la grande famille humaine, c'est si tragique qu'on ai perdu le sens de la communauté..(...)". Mais malgré ces paroles, et après avoir lu et relu cet album, je ne sais toujours pas s'il le pense réellement et est totalement à coté de ses pompes, s'il ne croit pas un mot de ce qu'il raconte mais ne peut s’empêcher de dire une connerie après l'autre, ou bien, ou bien...  (long soupir en regardant fixement mes pompes...)

wilson-2Wilson (le personnage) me fait fortement penser à un gars improbable que j'ai connu dans mes années d'étudiant-salarié-en-galère-financière-perpétuelle. Nous étions livreur de pizza tous les deux, bien qu'il avait une dizaine d'années de plus que moi, il me semblait à l'époque qu'il dormait dans sa voiture, et me parlait constamment de complot, mais riait nerveusement à chaque phrase comme s'il avait accepté d’être le seul à comprendre ce qui se passe réellement.  Il était également le seul être humain à ma connaissance capable de parler pendant des heures dans une soirée de jeunes, du système des gâches électriques ou de tout autre sujet totalement improbable comme la calibrage des balances de boucher. Je l'ai recroisé plusieurs fois dans ma vie d'adulte, et chaque rencontre, espacée d'au moins cinq ans à chaque fois, me livrait une nouvelle évolution de ce personnage absolument hors normes, qui je dois l’avouer, avec le temps, avait finit par me fasciner au plus haut point (au contraire de mes contemporains qui semblaient tout faire pour l'éviter, notamment ma petite amie de l'époque, pour qui il n'était définitivement que le plus gros lourdaud que la terre ait engendré). La dernière fois que je l'ai vu il se présentait aux élections présidentielles, recherchait des parrainages et rédigeait un ouvrage qui allait faire grand bruit selon lui, notamment faire tomber tous ceux qui s'en prenaient à lui depuis des années (d’après ses dires, ceux ci tremblaient déjà à l'idée de sa parution). Comme à chaque fois, je doutais de ses dires, jusqu'au jour où je suis tombé sur un article dans un quotidien gratuit distribué à l'entrée du Tram: "Marc B. le candidat Rmi-ste." appuyé par une photo de lui, tout armé de son sourire imbécile, et complété par un article pleine page relatant son atypique parcours ainsi que son programme (sic). Wilson me fascine de la même manière : Ils ont l'air tellement pitoyables tous les deux de prime abord, qu'on les prend au mieux pour des doux dingues, au pire pour des emmerdeurs de première, mais avec un peu de temps il y a quelque chose... d’extrêmement difficile à définir, mais d'existant. Comme si le pathétique du vivant, qu'ils avaient accepté dans son entierté, pouvait être plus paisible à vivre que le mensonge apparent que je colportais au quotidien, et en lequel je croyais? Wilson ne doute de rien, il fonce tête baissée et suit ses convictions à 110 %.

wilson-3Wilson est tour à tour touchant, énervant, insupportable, misérable, gênant et pour renforcer cette sensation, Clowes change de style à chaque page passant avec une facilité déconcertante du style toon au réalisme glacial, des couleurs chaudes aux pages saturées de blanc, ou totalement noyé dans la pénombre. C'est superbe et l'on sent qu'il maîtrise totalement son sujet. Mais si le héros a la finesse d'un bulldozer bulgare en train de manœuvrer dans une arrière cour, le récit de Clowes, lui est irrésistible, débordant d'émotions contradictoires, avançant par petites touches subtiles (sous forme de strip), progressant dans le temps (des années séparent le début de la fin) et vous plongeant minutieusement dans les affres d'une vie d'un homme désespérément seul, même lorsqu'il est avec d'autres humains. A ne pas mettre dans toutes les mains (genre les solitaires misanthropes et dépressifs) mais tellement jouissif, jusqu'à l'ultime planche que je vous laisse découvrir avec délectation.

Comme mon grand père m'a chuchoté à l'oreille sur son lit d’hôpital la dernière fois que je l'ai vu "on nait seul, on vit seul et on meurt seul". Allez, bon dimanche. (sous vos applaudissements).

Mots-clésDaniel Clowes

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