MIRACLEMAN

miracleman-8Londres, les années 80. Comme chaque nuit, Mike Moran poursuit le même rêve : revêtu d'un costume bleu, il défie la gravité et accomplit d'impossibles exploits à l'aide de pouvoirs surhumains... Mais ce rêve reflète bien la réalité. Car Mike Moran a été un super héros dont les exploits défrayèrent la chronique il y a un quart de siècle. Comment a-t-il acquis ces dons prodigieux ? Qui les lui a ensuite retirés en le rendant amnésique ? Et pourquoi veut-on à tout prix l’empêcher de réapparaître ? A ces énigmes, Alan Moore, le scénariste des Watchmen et V for Vendetta offre des réponses surprenantes.

miracleman-7Je ne vais pas y aller par quatre chemins : Miracleman est absolument génial. Mais avant de me lancer et de tenter de rendre honorablement hommage à cette œuvre, risquant fort de vous gâcher une partie du plaisir de la découverte en décortiquant certains mécanismes, je vous propose ici deux chemins : le premier vous mènera vers un récit somptueux, presque oublié des temps modernes, qui pourtant façonnera à coup sûr nombres de récits postérieurs, mélange de fausse légèreté et d'ambiance sombres et glauques, de récits passant de l'hommage à la BD super héroïque des années 60, aux doux relents de concepts philosophiques, jusqu'aux accents paranoïaques de l’État conspirateur et du peuple béat d'ignorance mais dont je ne vous livrerai aucun élément pour que votre immersion soit toute personnelle. Le second chemin vous mènera vers une approche plus détaillée qui vous privera de la découverte progressive des éléments de l'histoire mais qui me permettra de m'exprimer sur les éléments qui me fascinent.

Trames et couleurs old-school qui font du bien à la rétine.

Trames et couleurs old-school qui font du bien à la rétine.

Avant de perdre une partie de mon lectorat au paragraphe suivant, j'aimerai juste préciser qu'il existe deux versions publiées dont certains détails diffèrent, laissant une impression sensiblement variable : l'édition de 1989 chez Delcourt, toujours trouvable sur internet à des prix abordables présentant des avantages et des inconvénients : le lettrage tout d'abord pas toujours nickel, assez désordonné, des couleurs plus sombres, voir des illustrations avec une impression "d'effacement", des trames laissant un effet un peu cradingue, mais l'ensemble est très cohérent et ne m'a jamais gêné, au contraire, je trouvais que cela collait parfaitement au propos.

La couverture flippante de l'album de 1989

La couverture flippante de l'album de 1989

Dans la nouvelle version paru chez Panini en 2014, les couleurs semblent plus vives, l'encrage est plus léché, perturbant au début lorsqu'on a connu l'ancienne version, elle m'a néanmoins permis d'apprécier les somptueuses illustrations de Garry Leach et d'Alan Davis. Les dessins limpides et le lettrage moderne laissent une impression de perfection par rapport à l'édition Delcourt. De tout de façon, si vous accrochez à cette histoire (comment est-ce que ça pourrait ne pas être le cas si vous aimez les comics ?) vous vous rabatterez inévitablement sur la nouvelle édition puisqu'en 1989 seul un album était paru. La collection Panini quand à elle présentant déjà à ce jour trois volumes, de plus des bonus (des vrais bon bonus) agrémentent cette version, avec un épisode antérieur de 1952, une histoire annexe sur les Warpsmiths (futur lié au monde de MM) ainsi que de nombreuses illustrations et couvertures originales.

Bon et bien merci pour ceux qui me quittent maintenant, ce fut un plaisir au moins égal à votre lecture prochaine de cet album, pour les autres entrons dans l'univers de MM plus profondément.

Kimota!

miracleman-4Miracleman est un personnage crée dans les années 50 et au destin similaire à celui de Captain Marvel (celui de feu l'éditeur Fawcett puis de DC, qui en s'exclamant SHAZAM passe soudainement de la condition de petit orphelin courageux de 13 ans à un Superman gominé au costume spectaculaire rouge barré d'un éclair d'or, équivalent magique de Superman). Mais Alan Moore est passé par la case reboot, et il nous présente un homme de 45 ans, qui galère professionnellement dans la vie, et semble totalement avoir oublié ses activités surhumaines jusqu'au moment où un incident (une prise d'otage dans une centrale nucléaire où il est amené à faire un reportage) lui ramène brutalement ses capacités, et partiellement ses souvenirs. Ce retour du héros pourrait être considéré comme classique si Alan ne jouait pas avec nous comme on ouvrirait des poupées russes : en effet, très vite le héros s'empresse de mettre sa femme dans la confidence qui va se faire la voix de la modernité (par opposition à celle de MM qui reste un temps celle des comics de l'âge d'or) et qui va lui faire comprendre que le beau scénario de ses origines ne tient pas la route (un savant du futur qui lui confie un mot -Kimota!- à prononcer, lui conférant en un éclair des pouvoirs monumentaux) balayant d'un coup l'histoire du personnage mais également tous les éléments de son folklore (ses partenaires, sa vie...), histoire à laquelle notre héros se raccroche néanmoins comme il peut et qui nous semble encore plus grotesque accompagné des rires de sa femme. Mais là où de nos jours lors des reboot, on ne s'embarrasserait pas de changer totalement les éléments historiques du personnage, Alan lui, dans sa grandeur, nous présente patiemment et avec énormément de maîtrise, le mobile, la raison, la manière... Ceux-ci se croisent avec l’action du moment en permanence dans le récit, faisant alterner la progression dans la découverte, avec des scènes de conséquence sur le présent. Tout s'imbrique, se déconstruit et se reconstruit différemment. Dans la narration tout s'enchaîne également de façon très cohérente : l'ancien sidekick du héros reprend contact avec lui mais ses motivations semblent obscures et les scènes qui s'en suivent restent uniques dans l'histoire des comics... Lors de ma première lecture, j'ai réellement ressenti une sensation de peur en la parcourant, voir d'horreur. Le propos est brutal, violent malgré l'apparente niaiserie du postulat de départ, à titre d'image se serait un peu comme regarder candidement un Orange Mécanique qui ressemblerait en apparence à un Tom et Jerry.

Scènes de couples (extra)ordinaires...

Les séquences entre Mike Moran (son avatar humain) et Liz, sa femme sont monumentales : chaque phrase est intense et soulève de nouvelles questions : Mike tente en vain depuis un an de faire un enfant à sa femme, Miracleman y parvient dès la première nuit, mais au delà de cela, Mike souffrant de l’énorme comparaison, autant physique que mentale, entre lui et son alter ego stigmatise tout ce qu'il y a d'injuste à n’être qu'un être humain lorsqu'on a la possibilité de devenir un être quasi-divin, laissant planer en permanence l'impression que Liz pourrait "préférer" Mike sous sa forme "altérée", Alan Moore y parvient en quelques répliques parfaitement ciselées : comment lutter contre un rival dont les pensées sont comme des poèmes, qui ressent un amour pur lorsqu'il étreint sa femme alors que Mike, lui ne peut se débarrasser de pensées liées au quotidien ? Dans les épisodes qui suivent, Liz tente d'ailleurs de convaincre Mike de rester aussi souvent que possible Miracleman, laissant supposer que Mike a perdu la partie... L'ensemble rejoignant les citations de Nietzsche reprisent en boucle dans le comics, ainsi que le décorum (le projet s’appelle Zarathoustra). Quand le mythe philosophique du surhomme s’insère au beau milieu d'un "simple" comics...

miracleman-1S'il fallait trouver des points plus fragiles, je dirais que le rythme du développement de l'histoire est un peu trop rapide, mais peut être lié aux contraintes de l'époque. Aujourd'hui pour une saga de ce type, on prendrait beaucoup plus d'épisodes pour cimenter les différents éléments, renforçant ainsi la puissance de l'émotion qui s'en dégagerai. D'un autre côté cela possède un certain charme. Un charme un peu désuet, et comme l'ensemble est aussi nettement un hommage aux comics de l'âge d'or, cela peut paraître plus frustrant pour le lecteur (qui voudrait en avoir plus !) que pour la cohérence générale.

En conclusion nous sommes ici en présence d'un chef d’œuvre, ou à minima d'une œuvre "pivot" qui tracera les grandes lignes de nombreuses histoires dans les décennies suivantes. Miracleman est à la fois un hommage au genre super-héroïque en général, une histoire merveilleusement bien écrite, un album dont l'ambiance est hors norme, ou le héros et le lecteur, avançant vers la vérité de concert, vont de désillusions en désillusions. Une histoire qui démarre comme un hommage aux comics de l'age d'or mais se heurte à l'approche noire et réaliste des années 80. Une histoire dont les passages se lisent comme des poèmes, qui s'apprécient comme on dégusterait un excellent foie gras et du sauternes mais tout en se souvenant d'un passage de sa vie qui nous fout le cafard.

miracleman-2Je m’arrête là, car j'aurais encore envie de vous parler des merveilleuses illustrations de Garry Leach qui colle parfaitement à l’ambiance réaliste et glauque, mais aussi aux planches qui m'ont fait découvrir Alan Davis, aux imbroglios juridiques entre Alan Moore et la maison d'édition qui ont conduit les droits à être "gelés" pendant plus de 20 ans, procurant une sensation de manque à de nombreux lecteurs dans le monde entier, au fait qu'Alan Moore, toujours en colère sur le sujet au moment de la réédition des albums a refusé de laisser apparaître son nom au générique (il est écrit : "Le créateur originel" mais jamais cité, ni dans les préfaces et postfaces), au fait que c'est un des rares comics où très naturellement dans le cadre de l'histoire la nudité féminine fait son apparition, que des moments uniques feront leurs apparition au rythme des épisodes (je pense à une scène de naissance visuellement détaillée et poétique dans l'album #2), au fait que Supreme Power me fait vraiment penser à un successeur dans le temps mais nettement moins bon, etc... Vous l'aurez compris, je suis intarissable sur ce sujet et toujours enthousiaste plus de 20 ans après. Bon sang foncez découvrir si ce n'est déjà fait : Miracleman c'est de l'Histoire !

[icon name="book" class="" unprefixed_class=""] 144 pages | [icon name="calendar" class="" unprefixed_class=""] 2014 | Collection Panini Hors Collection
Scénario8.8
Illustrations8.4
Rythme8
Ambiance8.8
Cohérence8.6
Top-Ten-O-Mêtre9.4
Le scénario peut paraitre aujourd'hui déjà vu, car de nombreux disciples s'en sont inspirés des décennies durant. Les illustrations peuvent paraître moyennes, mais lorsqu'on s'y attarde, elles apparaissent soudainement comme splendides. Miracleman, il faut plonger dedans totalement pour se rendre compte à quel point c'est énorme. Des années plus tard, certains moments déambulent toujours dans nos petits cerveaux et perturbent notre quotidien. Un comics à découvrir absolument !
Bande son conseillée : Pink Floyd / The Final Cut / 1983 ou Soko / My dreams dictate my reality / 2015
8.7
Notes des lecteurs: (9 Notes)9.3

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