LA MINUTE DU DOCTOR BOOM : BORN AGAIN

Art séquentiel : images volontairement juxtaposées en séquences, destinées à transmettre des informations et/ou provoquer une réaction esthétique chez le lecteur [définition de Scott McCloud -L'art invisible - 1993- éditions Vertige Graphic] elle-même inspirée de l'expression "Art séquentiel" de Will Eisner dans son livre « La bande dessinée, art séquentiel » (1985) la définissant comme "alliant mots et images dans le but de raconter une histoire ou de dramatiser une idée. Il est à la fois un moyen d’expression créatif, une discipline distincte, un art et une forme littéraire".

Le coup de cœur du Doctor Boom

Chaque fois que l'envie lui prend, ce bon vieux Doctor Boom nous parle d'une séquence qui a titillé son imagination et fait vibrer son amour de cette merveille en constante évolution qu'est l'art séquentiel.

Aujourd'hui je me pose quelques instants sur Daredevil : Born Again, et une scène particulièrement motivante (parmi tant) : les 3 premières pages extraites de l'épisode #229 : Purgatory.

BornAgain-scene-1La vie de Matt est devenu un enfer -d'où le titre de cet épisode-, il n'a plus d'endroit où vivre, sa maison ayant explosé, plus d'emploi car radié du barreau, plus d'argent, car une procédure du fisc bloque temporairement tous ses comptes (Tout cela est dû au fait que son ennemi de toujours a percé le secret de sa double identité). Il est affaibli, amoindri mentalement devant tant d'acharnement et se retrouve dans une chambre d'hôtel de cinquième zone à l'aspect totalement déglingué (rideaux, sol, murs...) sans chauffage alors que l'hiver bat son plein, miteux à tel point qu'on peut apercevoir un rat sous son lit dans l'ultime case de la seconde planche.

La scène s'ouvre sur Matt littéralement en position de fœtus, prostré sur son lit s'accrochant à un des barreaux comme pour chercher un invraisemblable réconfort, ou mieux encore dans un effet visuel saisissant de tenter de ne pas chuter, la scène étant vue de haut (cette image d'ouverture tranche par le biais d'une opposition totale et extrêmement efficace, avec la première image de l'épisode précédent où il se réveille après une bonne nuit de sommeil chez lui, dans ce qui semble être des draps luxueux). La taille minuscule de la pièce évoque quant à elle sa situation mentale recluse sur elle-même. Un jean, un t-shirt blanc et une vieille doudoune sont ses dernières possessions matérielles. Même ses chaussettes semblent être misérables (Usées serait le terme approprié pour rester dans le champ lexical voulu par les deux auteurs car directement lié à l'état de Matt). Barbe de trois jours, yeux fermés sur l'ensemble des cases semblent corroborer un personnage flirtant totalement avec l’abîme (à moins qu'il n'y soit déjà tombé ?). Il semble tenter de rassembler le peu de forces qu'il lui reste et surtout de raison, pour rebondir, c'est ce que font les héros non ? Mais les choses ne se passent pas aussi bien qu'il ne pouvait l’espérer... Lorsque le héros touche le fond, dans la majorité des constructions scénaristiques, c'est précisément le moment culminant où celui-ci, au prix de la vertu qui fait de lui ce qu'il est, cherchant son second souffle dans sa BornAgain-scene-2force intérieure qui le stigmatise et le différencie du commun des mortels, se ressaisit, et peu à peu, reprend le dessus. Ici, dans un processus aussi douloureux que pesant, l'inertie est totale. Matt se prend moult fois les pieds dans le tapis de ses pensées, bégaie sa verve habituelle d’avocat rompu à l'exercice de la rhétorique, se trompe, se reprend lui-même au détour de son raisonnement, sombre dans la paranoïa ("la liste est sans fin" (...) "tous ligués contre moi", 5ème case planche 2).

Visuellement, Mazzucchelli et Miller jouent de son attitude corporelle à chaque plan, il se redresse sur son lit comme au prix d'un effort surhumain, ses yeux d'aveugle rendus inatteignables au regard du lecteur, désormais réellement et totalement perdu dans ce monde (lui qui avait surmonté son handicap avec brio) laisse à penser qu'inexorablement, le héros s’abîme en mer et va sombrer définitivement. Et puis vient cette image où poings serrés, le véritable responsable semble prendre à nouveau corps, car son nom est évoqué et le lecteur, crédule, imagine le début d'un embryon de volonté reprendre le dessus, puisque c'est de cela qu'il s'agit (que la volonté du héros soit supérieure à la somme des problèmes en travers de sa route). Mais là encore, le fil de sa pensée s'égare dangereusement, rien n'est fluide, tout est subi. Ses phrases se cassent en deux, ne se terminent plus, comme sa volonté qui semble se briser ("c'est logique que je lui crée des... C'est Le Caïd. Il a découvert que je suis Daredevil", 3ème & 4ème case planche 3), il parle de meurtre, hésite, se reprend, mais au prix d'une phrase encore plus grotesque ("non, pas le tuer. Ce n'est pas mon style, je vais le cogner jusqu'à ce qu'il me rende ma vie").

BornAgain-scene-3Les trois dernières cases sont magnifiques de symbiose entre images et textes, créant la rupture avec les précédentes (changement de focale point de vue à point de vue en remplacement des enchaînements de moments à moments) : Un plan fixe montrant uniquement la porte, l'ouverture sur le monde, sur le Caïd, sur les problèmes qu'il faut affronter, mais aussi sur la seule possibilité de se sortir de cet état et de cette situation : le combat. Contre un ennemi, contre la difficulté, contre l'impossible, contre tout. Mais l'homme sans peur s’arrête net alors que ses pensées se heurtent à la poignée, mécanisme d'ouverture vers le monde extérieur et d'une apparente simplicité d'utilisation (case suivante). Silence total sur ce gros plan montrant une simple poignée de porte, immobile et infranchissable à la fois. Le héros n'est plus là, seul l'homme brisé, malade, faible et incapable de se ressaisir est face à nous sur l'ultime case, reprenant une attitude corporelle similaire au premier plan de la séquence, retrouvant refuge dans un lit désormais entouré d'une blancheur totale comme aspiré de ce monde réel vers une dimension de l'esprit où Matt s'enferme totalement, comme un dépressif incapable de lutter contre le premier des problèmes mis en exergue chaque matin : se lever.

Fascinant.

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